
Ça s'est passé il y a un an, dans la vallée obscure. C'était une nuit comme seule la Zone sait les faire : lourde, presque étouffante, l'orage se mêlait aux anomalies pour créer une atmosphère de fin du monde totalement irréelle. Je courais comme un dératé à travers une vaste zone industrielle dévasté, me maudissant de ma stupidité : contrairement a mes prédictions, la pluie n'avait pas découragé les bandits et si je m'étais sorti de cette embuscade, ce n'était certainement pas du à mon expérience (j'étais dans la Zone depuis à peine trois mois à ce moment). Je m'enfuyais donc, et ce n'est qu'après une demi heure de course intensive que je me sentis en sécurité et, qu'avisant une caravane vide et délabré, je décidai de me reposer. L'adrénaline retomba, et ce n'est qu'alors que je vis que je n'étais pas indemne : une balle m'avait traversé l'épaule de part en part et je saignai abondamment. Tandis que l'excitation laissait rapidement place à une douleur fulgurante, je m'assis dans un coin de la caravane et fouilla mon sac pour en sortir des pansements et une bouteille de vodka -la dernière-. J'en versai sans compter sur ma blessure et en avala une bonne gorgée. Alors que je goutai enfin au bonheur d'être en vie, un bruit de pas se détacha nettement dans le tonnerre de la Zone. Tandis que j'empoignais fébrilement mon arme (un fusil à canon scié rouillé, qui s'enrayait toujours au pire moment), une ombre se dessina sur les fenêtres de la caravane et se matérialisa en homme lorsqu'elle grimpa les marches. Un stalker, le plus grand que j'ai jamais vu, se tenait a présent devant moi et me regardai sans surprise, comme si j'étais le cinquantième nouveau qui venait se réfugier dans sa caravane après un coup manqué. Sur un ton a mi chemin entre le conseil et l'avertissement, il me dit : "Tu sais petit, la Zone change les hommes". Je le regarda quelques secondes et, comme il ne bougeait pas, je leva mon arme et déchargea la chevrotine qu'elle contenait sur sa tête. Ce n'est que le lendemain, alors que je fouillai son cadavre sanguinolent, que je me dis qu'il avait sûrement raison ; jamais je n'aurais seulement envisagé de faire cela auparavant. Mais bon, le Stalker était bien équipé, et j'avais faim.